Accueil Discours du Directeur | Remise de diplômes de la promotion Frida Kahlo

Discours du Directeur | Remise de diplômes de la promotion Frida Kahlo

Monsieur Mohamed LAQHILA, Député de la 11ème circonscription
Madame Marie-Florence BULTEAU-RAMBAUD, VP du Conseil régional de la Région Sud, Représentant Monsieur le président Renaud MUSELIER
Monsieur Imed SELATNIA, Consul général d’Algérie
Madame l’Ambassadeur Heidy SERRY, Consul Général d’Egypte
Monsieur l’Ambassadeur SHEN Cheng-hong, Consul général en charge du bureau de représentation de Taiwan
Monsieur le GDA commandant la base aérienne 701, DG de l’EAE, Cher Pierre,
Messieurs les officiers supérieurs représentant Monsieur le GCA Thierry LAVAL, Gouverneur militaire de Marseille, Officier général de la Zone de défense et de sécurité Sud, Commandant de la zone terre sud,
Monsieur Philippe ARCAMONE, Président délégué régional, Provence Alpes Côte d’Azur et Corse, Croix Rouge Française
Monsieur Ludovic PARIZOT, Directeur régional Groupe ENGIE Région Sud Corse Monaco
Madame Lauriane BLANDEL, Responsable des relations universitaires et partenariats au sein du Groupe CMA-CGM
Madame Sandra LOPEZ, Développement des partenariats chez Crédit Agricole Alpes Provence
Monsieur Manuel CRUZ, DG de Digital Virgo, administrateur de Sciences Po Aix

Mesdames et Messieurs dans vos grades et qualités,
Chers collègues,
Chers parents,
Chères étudiantes, chers étudiants,
Chers diplômés,

Le discours de la remise des diplômes ne procède jamais d’une routine atone. Je vois là, au contraire, le signe d’une communion inattendue car finalement, ce discours c’est un peu mon Grand Oral … À cette différence près que, pour moi, l’épreuve revient avec bonheur chaque année depuis 8 ans !

Il est de tradition de faire d’abord un retour sur les évènements qui ont scandé cette année que beaucoup parmi vous ont choisi de passer au sein de cette École que vous vous apprêtez à quitter définitivement mais qui n’en restera pas moins la vôtre.

Vous faites partie de ceux qui ont vu l’École se transformer. Est-ce un privilège lorsque l’on sait que vous avez vécu dans la poussière et les gravas des travaux, du hall, très vite après votre arrivée, puis de la scolarité, jusqu’à l’ouverture du « Workcafé » et de nos 7 salles de coworking en 2023 ? Vous serez les derniers à pouvoir dire « j’étais là quand le Workcafé n’existait pas ». À l’époque, les plus vertueux travaillaient accroupis dans le couloir près de l’ancienne scolarité, les amateurs de hautes traditions culinaires à la terrasse du Gaulois, les philatélistes à celles du bar des PTT et les amoureux des grands horizons celtiques, mais comment pourrais-je leur en faire reproche, dans l’obscurité de l’arrière salle du O’Sullivans.

Enfin, vous êtes entrés dans une Grande École en Provence, et vous serez, dans un instant, diplômés d’une École qui vous enjoint à dépasser les frontières et à libérer les intelligences.

Chaque année, il me faut sonder les méandres de cette décision collective qui conduit une promotion à se donner un patron ou une patronne. Je dois à la vérité de dire que l’exercice s’avère plus ou moins facile. S’il est aisé de convoquer les figures aussi familières de Nelson Mandela, Aristide Briand ou encore Antoine de Saint-Exupéry, il n’en va pas tout à fait de même avec Frida Kahlo. Certes, nous sommes nombreux à en avoir une perception cinématographique, en tous cas pour celles et ceux qui ont en mémoire le biopic où l’artiste mexicaine est formidablement incarnée par Salma Hayek. Pour beaucoup, nous l’associons non seulement à un art des contraires où la dureté se dispute constamment à la naïveté mais aussi à une certaine idée de la liberté.

« Je suis malade, je suis brisée. Mais je me sens heureuse de continuer à vivre, tant qu’il me sera possible de peindre » (cité in C. Gardou, « Frida Kahlo, la douleur de vivre, la fièvre de peindre », Pascal, Frida Kahlo et les autres, éd. ERES, 2009, p. 37). Tout semble être dit. La vie de Frida (« paix » en allemand, langue de son père) fut d’abord et surtout physiquement et moralement douloureuse.

« Frida la boiteuse », celle que la polio prive enfant de l’usage de l’une de ses jambes, grandit dans un Mexique dont le cœur bat au rythme des révolutions. Le geste de Pancho Villa ou d’Emiliano Zapata enfièvre un pays où rien n’est impossible. Elle se construit à Mexico, puissante forge où les illusions esthétiques prennent forme, les horizons s’élargissent tandis que s’exprime une inextinguible soif de justice. La vie de Frida bascule dans l’horreur en 1925 lorsque l’autobus où elle a pris place est fracassé par un tramway. Elle est transpercée par une tige en acier qui lui brise la colonne vertébrale et emporte une partie de son appareil reproductif. Désormais, elle vivra sur une « planète de douleur, transparente comme la glace ». Cette douleur incessante est une prison dont elle s’évade, refusant de rendre les armes face à cet adversaire redoutable qui éprouve sans merci les limites de sa résistance. L’acclimatation de sa souffrance devient une source vertigineuse de créativité. S’affranchissant des écoles, y compris de ce surréalisme dont elle fréquenta assidûment les principaux représentants, elle trace une voie singulière. Dans sa peinture, le tragique ne revêt pas nécessairement les traits du désespoir tant il se conjugue à une réjouissante ironie. Or, comme le souligne Carlo Ossola que j’aurais décidemment beaucoup sollicité ces dernières semaines, « il y a toujours dans l’ironie un léger voile d’adoucissement et une pointe de compassion ». Cette disposition d’esprit nous rappelle que « l’homme face à l’univers n’est qu’une miette ridicule » (C . Ossola, La vie simple, p. 111). À l’instar de Flaubert, Frida Kahlo semble se persuader que les « cieux ne se couvrent pas de nuages, quand notre cœur est gros ; les fleurs parfument l’air, quand nous le remplissons de nos cris ; les oiseaux gazouillent et font l’amour dans les cyprès sous lesquels nous enterrons nos plus tendrement aimés » (L’éducation sentimentale, Chap. XX).

Cette souffrance transcendée se nourrit d’une violente passion pour cette liberté qui informe la vie de l’artiste dans toutes ses dimensions. Le couple improbable mais fécond qu’elle forme avec Diego Rivera, la « rencontre d’un éléphant et d’une colombe » ; la détestation mordante avec laquelle elle traite tous les conformismes même lorsqu’ils se parent des oripeaux d’un esprit d’avant-garde à ses yeux convenu. Ce qu’elle dit de sa rencontre, en 1939 à Paris, avec la fine fleur du monde intellectuel et artistique à la faveur d’une exposition « Mexique » organisée par Marcel Duchamp est édifiant sur la distance qu’elle entend prendre avec une élite un tantinet condescendante : « Ils me font vomir. Ils sont si foutrement intellectuels… Ils s’assoient des heures dans des cafés à réchauffer leurs précieux derrières, et parlent sans arrêt de culture, d’art, de révolution… Ils se prennent pour les dieux du monde, ils rêvent les idioties les plus fantastiques et empoisonnent l’air de théories et de théories qui ne se réalisent jamais… Cela valait la peine de venir ici rien que pour voir pourquoi l’Europe est en train de pourrir ».

Frida Kahlo s’est donc cette liberté indomptable qui ne cède devant aucune contrainte pas même celle de la pire des douleurs. C’est aussi un engagement sans mesure dont je dirais qu’il est romantique pour en excuser le manque de lucidité. Elle peindra un autoportrait dédié à Léon Trotski (avec qu’il elle entretiendra une brève mais intense liaison) en même temps qu’elle entamera un portrait de Staline, resté il est vrai inachevé. Admettons sans fausse pudeur, que l’on pouvait attendre d’une âme aussi clairement éprise de justice qu’elle eut le courage d’un Gide disant sans ambages ce qu’il a vu en Russie : « dictature évidemment ; mais celle d’un homme, non plus des prolétaires, des soviets. Il importe de ne point se leurrer, et force est de reconnaître tout net : ce n’est point là ce qu’on voulait. Un pas de plus et nous dirons même : c’est exactement ceci que l’on ne voulait pas » (cité par F. Sureau dans son magnifique « Discours sur la Vertu », https://www.academie-francaise.fr/discours-sur-la-vertu-7). Ou d’un Orwell dont la Ferme des animaux révèle qu’il n’a plus aucune illusion sur les dérives de ce Stalinisme devenu la quintessence même du totalitarisme.

On le comprend, le courage ne se conçoit pas sans lucidité.

Quelles leçons tirer, mes chères étudiantes, mes chers étudiants, de l’héritage de Frida Kahlo ? La passion de la liberté, un impressionnant courage, l’intégrité d’un engagement même si elle s’est, à cet égard, fourvoyée ? Le souci de justice ?

La liberté, le courage, l’engagement et la justice vous offrent un précieux viatique à vous qui devraient reconfigurer notre rapport à un monde dont tout indique qu’il est à la renverse. Prendre ces impératifs pour boussole, nous préservera, en plus du reste, d’une catastrophe politiquement régressive. Nous faisons face à des attentes de justice et d’égalité dont la légitimité fait peu de doute. Pourtant, si nous voulons relever ces défis avec toute la sagesse qu’imposent nos responsabilités, il convient de ne céder ni à la paresse intellectuelle ni à l’obsession de la pureté. Dit autrement, un monde que régirait une lecture manichéenne des faits sociaux, économiques et politiques serait bien peu enviable. Rien pas même la sauvegarde de l’espèce ne devrait se faire aux risques de nos libertés et plus largement de l’État de droit. Cette liberté n’est pas celle de faire absolument ce qui nous plaît. Elle est plutôt et surtout, selon l’excellente formule de F. Sureau, « la possibilité de concourir, sans contraintes ou avec un nombre de contraintes réduit à l’essentiel, à la société politique » (F. Sureau, « Quelques questions sur la justice »). Nombreuses sont les causes qui exercent une force tangentielle nous éloignant irrésistiblement, et ce qui est plus inquiétant souvent de manière consentante, de l’idéal démocratique. Ne nous y trompons pas, il n’est d’ordre qui vaille sans liberté ni justice. Cela vaut en tout lieu et toute circonstance.

Mes chères étudiantes, mes chers étudiants, alors que vous vous apprêtez à prendre votre envol je veux avoir une pensée pour vos parents et toutes celles et ceux qui ont étayé ce piédestal sur lequel vous vous tenez droits et confiants.

Notre Bonne maison reste la vôtre pour toujours. Être alumni de Sciences Po Aix, c’est une charge à part entière. Vous serez les ambassadrices et les ambassadeurs d’un état d’esprit fait de curiosité, d’audace et d’engagement. Les promotions qui vous suivront auront besoin de vous et je sais que vous répondrez présents !