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Jacques Pinatel

Vice-président de la Croix-Rouge Française, PACA Corse, Jacques Pinatel a animé le ciné-débat autour du film “La voix de Hind Rajab”, proposé par l’association étudiante EMA Aix avec le soutien de la mission Égalité de l’École. Il répond à nos questions sur son parcours et le rôle du droit en temps de guerre.

Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours ?

Je m’appelle Jacques Pinatel, et je suis bénévole à la Croix-Rouge d’Aix-en-Provence et Vice-président de la Croix Rouge PACA Corse, en charge de la diffusion du droit international humanitaire depuis une quinzaine d’années. Mon engagement au sein de l’institution s’est toujours articulé autour de ce domaine.

Avant de rejoindre la Croix-Rouge, j’ai mené une carrière dans les ressources humaines, avec un passage par l’intelligence économique. Parallèlement, lorsque j’étais DRH, j’ai été bénévole chez Emmaüs, où j’ai cofondé avec une salariée une cellule d’accompagnement au retour à l’emploi destinée à des personnes en grande précarité.

Qu’est-ce qui vous a personnellement marqué dans le film La Voix de Hind Rajab, et pourquoi était‑il important d’en parler avec les étudiants de Sciences Po Aix ?

Ce qui m’a d’abord frappé, c’est que l’histoire racontée dans le film est réelle, et profondément émouvante. Elle touche d’autant plus que le Croissant-Rouge, évoqué dans le film, appartient pleinement au Mouvement international de la Croix-Rouge.

Ce film constitue, à mes yeux, un contre‑exemple essentiel pour comprendre le droit international humanitaire. En pédagogie, montrer ce qu’il se passe lorsque la règle n’est pas respectée permet souvent de mieux en saisir l’importance. Ici, on ne parle pas d’articles des Conventions de Genève : on voit une fillette de cinq ans prise sous des tirs croisés, confrontée à une violence extrême.

J’insiste souvent sur l’idée de « sortir le droit des livres » : lorsqu’on est étudiant, on apprend les règles, mais elles restent abstraites. Le film montre leur traduction concrète. C’est comme lorsque l’on apprend qu’il faut s’arrêter au feu rouge : tant que cela reste une règle théorique, on ne saisit pas les conséquences réelles d’un manquement. Ce film met en scène l’équivalent de « la maman écrasée sur le passage piéton » : il montre ce qu’il advient lorsque la règle humanitaire fondamentale — celle qui protège les civils — n’est pas respectée.

Hind, cinq ans, enfermée plusieurs heures dans le coffre d’une voiture entourée des corps de sa famille, incarne tragiquement la raison pour laquelle nous nous battons chaque jour pour faire vivre les Conventions de Genève.

Ce film montre les limites de l’action humanitaire en situation de conflit. Que nous dit-il de la réalité du droit international humanitaire sur le terrain ?

Ce film rappelle d’abord un principe fondamental, présent aussi bien en secourisme que dans l’action humanitaire : pour aider l’autre, il faut soi même être en sécurité. Sans cela, on met tout le monde en danger.

Il montre également que, même lorsqu’une personne est isolée — comme cette petite fille face à un tank — elle n’est jamais réellement seule : autour d’elle, des centaines de personnes, bénévoles du Croissant-Rouge ou de la Croix-Rouge, pompiers, sauveteurs ou simples citoyens, tentent de l’aider. La solidarité demeure essentielle.

Sur le principe du droit international humanitaire, ce film illustre clairement que ces règles ne doivent pas rester des mots sur du papier. Ce sont des règles humaines, avant d’être juridiques. Elles nous permettent de rester humains, de nous regarder dans la glace, et d’œuvrer à rendre le monde plus juste.

Enfin, il rappelle une chose essentielle : ce que nous voyons dans les conflits est parfois la réalité, mais ce n’est pas la normalité. Il faut que ces images continuent de nous choquer. Le jour où elles ne susciteront plus d’émotion, nous aurons perdu une part de notre humanité.

Quel message souhaitez-vous transmettre aux étudiants de Sciences Po Aix à l’issue de ce ciné‑débat ?

Le premier message, c’est que la réalité n’est pas la normalité, même si le monde actuel peut donner cette impression. Le deuxième, c’est que chacun peut faire changer les choses.

Il ne faut jamais baisser les bras : même un geste qui semble insignifiant — éteindre la lumière en sortant d’une pièce — a un impact s’il est partagé par des millions de personnes. On ne peut pas se dire que rien ne dépend de nous : sinon, autant arrêter ses études et aller prendre le soleil. L’engagement, même modeste, donne du sens.

Les étudiants seront demain aux commandes : de l’État, d’une collectivité, d’une entreprise, d’une ONG. Ils auront des décisions à prendre. Le droit international humanitaire offre une grille de lecture précieuse : il invite à peser les conséquences humaines des choix politiques ou stratégiques.

Un général français expliquait récemment, à un étudiant qui lui demandait si son objectif était de « gagner la guerre » : « Mon objectif n’est pas de gagner la guerre. J’ai reçu des ordres très précis : mon objectif est de gagner la paix. »

Gagner une guerre peut être « facile », en détruisant l’eau, les cultures, les transports, l’électricité. Mais on ne gagne alors qu’un pays dévasté. La véritable finalité doit être politique, humaine, tournée vers le long terme.

C’est cette réflexion que j’aimerais transmettre : penser la finalité plutôt que la victoire immédiate, et ne jamais renoncer à croire que chacun peut contribuer à sauver un morceau du monde.