Marine Braud
Diplômée de Sciences Po Aix en 2010 et experte reconnue des enjeux de durabilité, Marine Braud a appuyé les dirigeants de WWF France avant d’exercer comme conseillère écologie auprès d’Élisabeth Borne et d’Emmanuel Macron. Grande témoin des 70 ans de Sciences Po Aix, elle revient sur ses expériences professionnelles et sur la préparation de son intervention le 17 mars prochain.
Diplômée de Sciences Po Aix en 2010, quel est votre parcours académique ? Que vous a apporté Sciences Po Aix ?
Sciences Po Aix m’a apporté des bases essentielles pour comprendre le fonctionnement des institutions, des politiques publiques et des grands équilibres économiques et sociaux. C’est une formation qui donne les fondamentaux pour être capable d’analyser des sujets complexes et très divers ; et, surtout, pour continuer à creuser ensuite des thématiques, des processus et des politiques publiques spécifiques. Quand je me suis retrouvée en cabinet ministériel, j’ai soudainement compris l’intérêt – au-delà de la stimulation intellectuelle – de mes cours de droit constitutionnel par exemple !
Après quelques années de vie professionnelle, j’ai ressenti le besoin de compléter cette formation. J’ai donc repris des études à un moment où j’avais une idée beaucoup plus précise de ce que je voulais faire, afin d’acquérir des compétences plus spécialisées dans mon domaine. J’ai ainsi suivi un master en coopération internationale, action humanitaire et politiques de développement à la Sorbonne.
Cette expérience m’a aussi appris qu’un parcours n’est jamais totalement linéaire. Je pense qu’il est important de se donner le droit d’ajuster sa trajectoire au fil du temps, de préciser ses intérêts et parfois même de changer de voie. Les études ne sont pas seulement une étape initiale : elles peuvent aussi être un outil pour se réorienter ou approfondir un engagement professionnel.
Vous êtes intervenue le 16 mars dernier, à l’occasion des 70 ans de Sciences Po Aix : comment avez-vous préparé ce moment important dans la vie de l’École ?
J’ai rencontré trop de décideurs, publics et privés, qui n’ont pas encore pris la mesure de l’ampleur des menaces liées aux dérèglements environnementaux, et des mutations nécessaires pour les limiter et s’y préparer. Des décideurs qui pensent encore que l’écologie est une forme de supplément d’âme, pas le fondement même de nos sociétés et de nos économies. Je suis ravie que Sciences Po Aix prenne le virage et s’interroge, à l’occasion de cet anniversaire, sur la façon de faire sa part pour faire bouger ces lignes, en formant mieux ces futurs donneurs d’ordre.
Et j’étais très honorée d’y participer en intervenant le 16 mars. On revient toujours dans son école avec une certaine émotion. Sciences Po Aix a été un lieu de formation intellectuelle, mais aussi un moment de vie très structurant. J’ai encore aujourd’hui un groupe d’amis très proches de cette époque, avec qui on partage nos souvenirs, nos présents et nos projets.
Experte reconnue des enjeux environnementaux, vous avez notamment collaboré avec Pascal Canfin au WWF, puis travaillé comme conseillère écologie auprès d’Élisabeth Borne et d’Emmanuel Macron : quel bilan tirez-vous de ces expériences ?
Ces expériences m’ont permis de voir la transition écologique sous des angles très différents. Dans une ONG comme le WWF, on travaille beaucoup sur l’alerte scientifique, la mobilisation de toutes les parties prenantes et la construction de solutions ambitieuses. Dans les cabinets ministériels ou à l’Élysée, on est au cœur des arbitrages politiques, avec des contraintes économiques, sociales et politiques très fortes.
Les cabinets ministériels m’ont d’abord appris la résilience et l’endurance. Ce sont des environnements extrêmement exigeants, où l’on travaille énormément, souvent dans l’urgence et avec une forte pression. Mais ils m’ont aussi appris quelque chose de très important : une politique publique ne peut pas être seulement « parfaite » sur le papier. Il faut travailler très concrètement sur l’acceptabilité des mesures, comprendre comment elles seront perçues et appliquées dans la réalité. Beaucoup de dispositifs très bien conçus théoriquement échouent simplement parce qu’ils ne tiennent pas assez compte des contraintes économiques, sociales ou administratives du terrain ; voire des désirs et émotions des citoyens.
Aujourd’hui, j’accompagne principalement des entreprises et des investisseurs sur ces enjeux de transition écologique. Je trouve très précieux d’avoir travaillé dans différents univers – ONG, institutions publiques, secteur privé – car chacun a ses logiques, ses contraintes et même son vocabulaire.
Comprendre ces différences est essentiel pour faire avancer les choses. J’encourage d’ailleurs beaucoup les jeunes professionnels à passer d’un univers à l’autre au cours de leur parcours : cela permet de mieux comprendre les acteurs, de désacraliser certains milieux et, surtout, de sortir des caricatures ou des postures qui freinent souvent le dialogue.
Autrice de Qui aurait pu prédire ? Leçons de dix ans de politiques écologiques depuis l’accord de Paris, comment avez-vous eu l’idée de cet ouvrage ? Quelles sont vos inspirations ?
L’idée du livre est née d’un constat assez simple : j’ai passé près de dix ans au cœur des politiques environnementales, dans différentes institutions, et j’avais envie de partager ce que l’on voit quand on est « dans la machine ». J’ai toujours essayé de garder un regard aussi neuf que possible sur les univers dans lesquels j’ai travaillé.
Comprendre comment chacun fonctionne est précieux, mais ensuite on peut choisir les fonctionnements dans lesquels on accepte de rentrer et ceux qu’on remet en question. Pour moi par exemple, c’est l’usage des acronymes – que je déteste car ils excluent tous ceux qui ne sont pas du domaine – donc je les ai repoussés autant que possible.
Je me suis rendu compte, au fil d’entretiens et de discussions, que ce regard que je porte sur la chose publique était jugé assez différent et il intéressait mes interlocuteurs. Alors je me suis dit que ça valait le coup de mettre tout cela sur papier. Le livre est à la fois un témoignage et une réflexion sur la manière de mener des politiques environnementales plus acceptables et acceptées, avec quelques propositions très concrètes. J’espère qu’elles sauront inspirer certains politiques !
Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Je continue à travailler sur les politiques de transition écologique, mais de plus en plus à l’interface entre le secteur public, les entreprises et les acteurs financiers.
Je suis convaincue que la transition écologique ne pourra réussir que si ces différents mondes travaillent davantage ensemble. Aujourd’hui, beaucoup d’innovations viennent aussi du secteur privé ou de la finance, et il est essentiel de construire des ponts avec l’action publique.
Je poursuis aussi un engagement politique fort – mais apartisan – parce que ces sujets méritent d’être expliqués et débattus dans l’espace public. Et, tant que j’aurai l’énergie de faire ce travail de vulgarisation, face aux vents mauvais qui soufflent aujourd’hui, je ferai ma part.
Avez-vous un dernier conseil à transmettre aux étudiants de l’École ?
Je les encouragerais d’abord à se créer et à utiliser un réseau. Bien évidemment avec leurs camarades de promo, mais cela peut simplement vouloir dire contacter des personnes dont le parcours les intrigue, proposer un café, poser des questions et échanger sincèrement. Pas pour demander un service, mais pour comprendre un métier, un secteur ou une organisation. C’est souvent une excellente façon de découvrir ce qui nous plaît vraiment et de mieux appréhender les réalités d’un milieu professionnel. Et au fond, le risque est très limité : la pire chose qui puisse arriver, c’est que la personne ne réponde pas ou n’ait pas le temps.
Je leur dirais aussi de ne pas avoir peur de faire évoluer leur trajectoire. Presque aucun des postes que j’ai occupés, je ne les avais imaginés lorsque j’étais étudiante – ou même parfois quelques semaines avant de débuter. Les parcours professionnels se construisent souvent au fil des opportunités et des rencontres. L’important est d’oser dire oui lorsque quelque chose vous semble intéressant, même si ce n’était pas exactement ce que vous aviez prévu au départ.
Enfin, je leur dirais d’être ambitieux. L’ambition n’est pas un gros mot, surtout lorsqu’elle est mise au service du bien public. Les défis auxquels nous faisons face aujourd’hui – environnementaux, sociaux, économiques ou géopolitiques – sont immenses. Ils nécessitent des personnes qui ont envie de prendre des responsabilités et d’essayer de faire bouger les choses.
Si vous voulez changer le monde, faites-le ! Sachez que c’est une ambition pleine de frustration, mais particulièrement motrice.