Chères doctorantes, Chers doctorants,

Ouvrir ces doctoriales 2020 me renvoie plus de trente ans en arrière. Je voudrais vous dire très simplement ce qu’évoque pour moi cette expérience unique que fut la préparation d’une thèse. Une chorégraphie que compose un étrange pas de deux entre le martyre et la félicité.

Un calvaire ? Sans doute, si l’on se remémore l’angoisse et pas seulement de la page blanche, le sentiment d’isolement qu’accroît l’incompréhension d’un environnement bienveillant mais incapable de saisir ce qui nous consume.

L’observation atteste que généralement le doctorant acquiert rapidement une vision précise de la thèse qu’il démontrera. Pour ma part, j’invite systématiquement celles et ceux qui ont décidé de préparer un doctorat sous ma direction à laisser courir leur plume sans autre but que d’énoncer en termes simples les axes de la thèse à venir. Souvent tout est dit de ce que sera l’œuvre finale. Non pas que la thèse soit le produit d’une intelligence spontanée de sujets complexes, prétendre le contraire reviendrait à nier le polissage d’une matière brute par le travail de conceptualisation. Mais enfin, il y a chez les doctorants une sorte de préscience qui ne laisse de me surprendre. Si à la manière d’un alpiniste, le candidat a un objectif clair, atteindre le sommet et en revenir sain et sauf, l’enjeu consistera, en revanche principalement, à choisir la voie qui lui permettra d’y parvenir le plus sûrement. Face nord ou face sud ? Cerner puis tenir la problématique voilà le talent du doctorant. De cette délicate opération dépendent toutes les autres. Y arriver suppose de patauger des mois durant. Passée l’euphorie des premières semaines, notre apprenti chercheur est gagné par le vertige des grandes explorations. Il faut avancer sans trop savoir dans quelles directions. Puis, un jour, pour une raison que l’on ne s’explique pas, du moins dans l’instant, un point à l’horizon permet de fixer le cap.

La solitude est l’autre contrainte qui pèse lourdement sur les épaules du thésard. Seuls les plus de cinquante ans comprendrons l’image que je m’apprête à convoquer. Le doctorant me fait en effet diablement penser à ce voisin que l’on croisait au détour d’une rue et qui vous invitait à venir contempler ses souvenirs de vacances à la faveur d’une « soirée diapo ». Comme lui, le doctorant ne peut douter de ce que son sujet fascinera nécessairement celles et ceux qui auront le malheur de croiser son chemin. Que l’on songe un instant à l’engouement que « le statut contentieux des mesures nationales d’exécution du droit communautaire – l’exemple français », question aride à laquelle j’ai consacré quatre années de ma vie, pouvait susciter chez mes proches, même les plus aimants … Cet état engendre une mélancolie qu’aggrave l’impression de n’avoir aucune utilité sociale immédiate. Dans un monde qui étalonne la qualité des uns et des autres exclusivement à cette aune, la souffrance peut être assez vive.

Pourtant, je garde de cette période une mémoire résolument heureuse. D’abord parce que je ne je ne fus jamais réellement seul au cours de ce voyage. Mes pensées vont ici à mon Maître, Jean Raux. Merveilleux directeur de thèse, professeur de droit européen, professeur d’éthique académique et, à ses heures, moniteur de natation. Je me souviens avec émotion de ces bains dans la Rance qui ouvraient certains de nos rendez-vous au printemps finissant ou à l’orée de l’automne. Deux saisons dont les amoureux impénitents de la Bretagne, dont je suis, concéderont la fraicheur.  Ensuite, parce que comme beaucoup de mes camarades j’ai connu la joie d’un monte-en-l’air forçant la combinaison d’un coffre récalcitrant. Ce moment où tout bascule pour devenir clair et limpide. La rigueur du raisonnement étant alors mère d’une enivrante liberté intellectuelle. Tel est le sens de la visite du Musée Picasso de Barcelone que je fis faire, en 2011, aux étudiants de l’École doctorale des juristes méditerranéens. Passer de Science et Charité, dont le classicisme n’est que d’apparence, aux Ménines, quintessence de l’affranchissement picassien, suppose une parfaite maîtrise des canons de l’académie. Savoir les règles du dessin, maîtriser l’histoire de l’art pour sortir de l’épure d’une tradition parfois stérilisante. Une parabole qui doit inspirer le doctorant.

Et puis disons-le, l’aventure culmine avec la soutenance de la thèse. On peut enfin défendre, du reste le terme de défense est en cours dans beaucoup de systèmes universitaires, le produit d’une démonstration patiemment forgée. Le moment est fondateur sur tous les plans. Il scelle les chances de voir se déployer un parcours professionnel dédié à l’enseignement et à la recherche. Il donne l’occasion trop rare de témoigner de sa reconnaissance à toutes ces personnes sans lesquelles rien ne serait advenu. C’est la raison pour laquelle je suggère aux impétrants de se présenter à l’épreuve accompagné de leur famille et de leurs amis. Et il n’est pas seulement question d’établir un rapport de force tangible, palpable, avec le jury. Sans malice, il s’agit simplement de vivre cette délivrance en communion avec ses proches. On se fabrique ainsi des souvenirs pour la vie.

L’ombre portée de quelques figures exemplaires, mot étrangement suranné, a pesé sur ces propos largement improvisés et sans doute décousus. Si je ne devais en retenir qu’une, j’évoquerais celle de Germaine Tillion à qui Le Monde consacrait il y a peu, sous le titre « Le courage de la nuance », un portrait sensible. Une ethnologue majeure en même temps qu’une résistante de la première heure. Fondatrice du réseau du Musée de l’Homme, elle est arrêtée et déportée à Ravensbrück. Au cœur de l’horreur alors que sa mère raflée avec elle meurt sous les coups des bourreaux, elle décide en universitaire exigeante de démonter la mécanique concentrationnaire pour en mettre à nu le fonctionnement et les faiblesses. Elle ne cédera jamais à la facilité consistant à abdiquer par une pirouette morale ou moralisante devant la complexité d’une situation, en fut-elle la première victime. Connaître pour vaincre plutôt que de condamner sans comprendre. Voilà un précieux viatique qui, je l’espère, vous permettra de poursuivre le plus sereinement possible ce chemin que vous vous êtes donnés.

Rostane Mehdi
Directeur de Sciences Po Aix

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